Hemea : 10 ans pour construire une marketplace de travaux de rénovation dans un marché que personne ne voulait toucher
Se lancer à 23 ans avec 473€ de RSA sur un secteur que personne dans l’écosystème startup ne voulait toucher. Construire patiemment pendant 10 ans. Réaliser 5000 chantiers, lever 15M€, et structurer un réseau national de courtiers en architecture et rénovation.
C’est l’histoire d’Hemea, racontée dans cet épisode de La Galère par son fondateur Matthieu Burin. Une histoire de marketplace B2C, de construction patiente et d’un pari assumé sur un marché que tout le monde considérait comme « ringard ».
Lancer une marketplace dans un secteur que personne ne trouvait sexy
En 2015, le constat de Matthieu Burin est simple. Faire des travaux de rénovation en France est un enfer. On ne sait pas à qui s’adresser, on ne sait pas combien ça coûte, et on a en permanence l’impression de se faire avoir.
Ingénieur de formation passé par les grands projets du BTP, Matthieu a une passion pour le bâtiment depuis l’enfance. Après un passage chez EY pour développer sa culture financière, il s’y fait remercier au bout de 4 mois. Le déclic.
Quelques semaines plus tard, à 23 ans, avec 473€ de RSA, il lance Hemea. La conviction est claire. Le marché des travaux représente 70 milliards d’euros en France, avec un taux d’insatisfaction chronique. Pourtant, personne dans l’écosystème startup ne veut y toucher. Pas sexy, trop opérationnel, trop complexe. Une opportunité pour qui accepte de construire dans la durée.
Cartographier 97 problèmes pour structurer un produit
L’une des décisions fondatrices de Matthieu et de son cofondateur Arnaud est de partir d’une cartographie exhaustive des galères clients. Sur un tableau blanc, ils listent 97 problèmes possibles dans un projet de rénovation. Qualité, délais, finitions, assurance, vol d’acompte, défaut de paiement.
L’idée est de construire Hemea comme une réponse systématique à chacun de ces problèmes. Dix ans plus tard, plus de 80 ont été adressés par des fonctionnalités ou des process spécifiques.
Côté produit, le premier MVP est minimaliste. Une landing Typeform permet d’estimer le prix d’une salle de bain, avec Matthieu lui-même qui calcule chaque devis sur Excel en coulisses. Un classique « wizard of Oz » qui permet de valider la pertinence du produit avant d’investir dans la technique.
Imposer de nouveaux standards sur un marché de défiance
Très tôt, Matthieu prend une décision qui changera le secteur. Imposer le compte séquestre comme standard. Aujourd’hui, 100% des flux financiers entre clients et artisans passent par Hemea via un compte de tiers.
Ce choix répond à l’un des pain points les plus violents du marché : l’absence totale de recours juridique en France quand un artisan disparaît avec l’acompte. En sécurisant l’argent, Hemea crée un tiers de confiance et lève un blocage psychologique majeur pour les clients.
Dans la foulée, Hemea crée la garantie bonne fin de chantier, d’abord en partenariat avec AXA, puis internalisée. Une couverture qui peut aller jusqu’à 25% du montant du chantier, dans la limite de 50 000€. Une innovation qui aligne les intérêts des trois parties : client, artisan et plateforme.
Quand les règles du jeu changent en cours de partie
Hemea enchaîne trois tours de table : un seed avec Kima Ventures et Brega en 2017, une série A avec Daphni en 2019, puis une série B qui porte le total des fonds levés à plus de 15M€. L’investissement se concentre sur la plateforme technologique, avec un SaaS double face pour les clients et les artisans.
Mais l’histoire d’Hemea n’est pas linéaire. En 2023, le marché du financement startup pivote brutalement vers une exigence de rentabilité. Hemea, qui était à 120 salariés, doit redescendre à 50 pour assainir sa structure de coûts.
Matthieu en parle sans détour dans l’épisode. Faire ces choix difficiles en France, où la gestion sociale d’une réorganisation est particulièrement contrainte, est l’une des épreuves les moins racontées de la vie de fondateur. Mais c’est aussi à ce moment qu’Hemea trouve son nouveau modèle de croissance.
Le pivot vers un réseau de courtiers indépendants
Plutôt que de scaler par recrutement interne, Hemea fait évoluer son modèle vers une logique de réseau franchisé. La marketplace recrute partout en France des courtiers indépendants : architectes, architectes d’intérieur, maîtres d’œuvre, assistants à maîtrise d’ouvrage.
Le modèle est inspiré de IAD dans l’immobilier. Chaque courtier paie un abonnement mensuel à la plateforme, qui lui donne accès aux outils, à la marque, aux garanties et au réseau, contre une commission sur les chantiers réalisés. Aujourd’hui, Hemea équipe plus de 100 courtiers et vise les 1000 à moyen terme.
Du savoir-faire au faire-savoir
L’une des inflexions les plus intimes de l’épisode concerne Matthieu lui-même. Ingénieur perfectionniste, il refuse pendant longtemps de prendre la parole publiquement parce qu’Hemea n’a « que 95-96% de satisfaction client » alors qu’il vise les 99%.
Le déclic arrive quand il accepte que la qualité produit ne suffit plus pour passer le cap du scale. Si Hemea veut passer de 100 à 1000 courtiers, il faut que la marque soit connue. Aujourd’hui, son compte génère entre 10 et 15 millions de vues organiques par mois. Un changement de posture qu’il assume comme une compétence à acquérir pour franchir une nouvelle étape de l’aventure.
L’histoire d’Hemea est précieuse parce qu’elle met en lumière une réalité souvent absente des récits entrepreneuriaux : celle des marketplaces B2C qui se construisent sur des cycles longs, dans des marchés « pas sexy » mais massifs, et qui demandent une résilience qui se mesure en années plutôt qu’en trimestres.
Cet épisode s’adresse aux fondateurs de marketplaces, aux entrepreneurs B2C, aux dirigeants qui construisent dans des secteurs traditionnels, et à toutes celles et ceux qui s’intéressent à la transformation des marchés historiques par la tech.
🎧 Bonne écoute.